Département : Cher (18)

Catégorie : Actualité du Pôle

Rencontre avec Sébastien BERTHET, fondateur du Grand Barbichon Prod, structure de production et de diffusion d'artistes

Rencontre avec Sébastien BERTHET, fondateur du Grand Barbichon Prod, structure de production et de diffusion d'artistes

par Laure Clarenc - le 08/12/2020

Dans l'objectif de mettre en lumière ses adhérent(e)s et de favoriser les échanges, la Fraca-Ma lance une série d'interviews. Pour ce dixième épisode, découvrez Le Grand Barbichon Prod, structure de production et de diffusion d'artistes basée dans le Cher (18).

> Bonjour Sébastien. Pour commencer, peux-tu nous parler de ta structure Le Grand Barbichon Prod, qui accompagne notamment les artistes évoluant au sein des musiques traditionnelles ? Depuis quand existe-t-elle ? Qu'est-ce qui a motivé sa création ?

Le Grand Barbichon Prod​ s’est créé il y a un peu plus d​e 10 ans dans le Cher et plus précisément au Village de Potiers, La Borne. C'est une structure qui collabore avec différents acteurs de la filière des musiques actuelles​, de la chanson, des musiques anciennes, classiques, contemporaines, électro, improvisée, du monde et/ou traditionnelles etc. La richesse et l'ouverture d'esprit des musiciens, avec qui nous travaillons nous permet de voyager et d'aller à la rencontre d'autres esthétiques musicales, artistiques. ​L'une de nos envies c'est notamment de montrer que notre esthétique des musiques traditionelles est une matière vivante, en mouvement, qui parle du passé tout en faisant écho au présent, quelque chose qui peut être accessible à tous. Cette esthétique est souvent méconnue ou rencontre des préjugés. Nous cherchons à montrer que c'est une musique intergénérationnelle avec un vecteur de lien social fort.

De mon côté, j'étais organisateur d'évènements bénévole et musicien amateur, passionné par les musiques traditionelles et j'ai eu l'occasion de faire de belles rencontres. J'ai rapidement vu un 'manque' entre l'artiste et l'organisateur, comme un rouage qui manquait dans ce milieu. Un artiste qui propose quelque chose de talentueux, d'inventif, qui peine à développer ses projets, un artiste qui peine à promouvoir ses projets, un artiste qui cherche à vivre de son art. Ce sont ces choses-là qui m'ont animé dès le début, notamment avoir un rôle d'accompagnement, de facilitateur, auprès de l'artiste. Autodidacte, j'ai toujours été avide de me faire accompagner, conseiller, d'essayer des choses, d'avancer avec mes erreurs et mes réussites. Je pense que c'est le rapport et la confiance entre l'artiste, sa motivation, la passion de la musique, qui me portent chaque jour. Et les activités du Grand Barbichon Prod s’axent sur plusieurs pôles, tels que l'accompagnement et le développement d'artistes, la diffusion de spectacle, la production phonographique, la communication ​et ​la promotion​ des productions. Principalement, nous travaillons depuis 10 ans avec le même noyau dur d'artistes et quelques projets satellites, qui selon les années, les actualités en cours, nous occupent différemment en termes d'investissement. Nous sommes à 360 degrés sur notre implication dans le projet d'un artiste et nous avons à cœur de travailler sur du long terme, de prendre le temps de développer les envies de chacun d'entre eux.


> Quel est ton rôle au sein de cette structure et quel est ton parcours personnel au sein des musiques traditionnelles ?

Depuis tout petit, je joue de la musique, je danse, je sors et je milite dans le réseau associatif et culturel. J'avais 21 ans quand j'ai décidé de changer d'orientation professionnelle. J'ai essayé de faire des formations spécialisées dans le milieu culturel, mais par manque d'expérience, et/ou de compétence, je n'ai pas été pris. Surement par rebellion par rapport à la société, j'ai décidé de partir dans l'autre sens, d'avancer comme je l'entendais, de me former seul, de monter mes projets pour un jour refaire des formations de consolidation. ​Ce fut dur, mais très formateur. Je devais pouvoir me subvenir et à la fois me prendre en main, pour avancer et me former. J'ai alors mis 100% de ma vie dans ce projet et j'ai mis 3 ans avant de monter ma structure. Pendant ces années, j'ai voyagé, je me suis documenté, j'ai exercé sur des missions courtes, j'ai rencontré des structures et des acteurs à travers la France, l'Europe. Je me suis nourris et passionné par cette soif de reconversion professionnelle. Mon rôle au sein de la structure a évolué en 10 ans et en fonction du développement de la structure​. Pendant pratiquement 10 ans, j'ai avancé seul avec des bénévoles. J'avais donc de multiples casquettes : régie, producteur, diffusion, développeur, administrateur. Dans mon esthétique, le réseau professionnel était peu développé au début. Il a fallu faire sa place, créer son économie, son réseau, sa confiance en soi, son expérience. Depuis environ 3 ans​, nous avons voulu passer un cap. Je crois que j'arrivais à un stade où je n'étais plus capable de faire face à la réalité, je me sentais saturé et j'avais peur de ne pas réussir à garder la tête hors de l'eau. J'arrivais à un moment où je n'étais plus capable de reprendre de la hauteur et je craignais d'être embrigadé dans une routine dans laquelle je me sentais dépassé. Comment gérer l'activité quand on part dans tous les sens, et qu'après de nombreuses années, beaucoup de choses décollent et montent exponentiellement en temps et financièrement ? Comment remettre en question ses méthodes de travail ? Comment répondre à l'envie de travailler mieux et d'être plus efficace avec des outils adaptés au monde d'aujourd'hui ? Comment aller plus loin dans chacun des postes que nous cherchons à exercer ? Il était devenu impossible de mener tout de front, seul et bien. Petit à petit, nous avons choisi d'essayer d'agrandir l'équipe. Aujourd'hui deux personnes m'accompagnent au bureau. Ce sont de nouvelles prises de risque financières, mais surtout une nouvelle refonte d'organisation me permettant de me délester de certaines tâches, même s'il n'est pas simple, personnellement, d'apprendre à lâcher prise et de faire confiance après de nombreuses années en solitaire. Aujourd'hui, en 2020,j'essaie de me cloisonner, principalement sur la régie, la diffusion, le réseau et toujours un peu d'administration.

> Le Grand Barbichon Prod oeuvre pour un genre musical assez particulier, pas forcément très connu du grand public. Aujourd'hui, avec la crise que nous connaissons toutes et tous, comment va ta structure ? Quel a été l'impact de la crise sur celle-ci ?

L'année fut rude comme bon nombre d'entre nous du secteur. Nous étions bien loin de penser qu'en France, en 2020, les prestations avec un public debout allaient être interdites pour une durée X. Perdre 95 % de ses concerts sur l'année est quelque chose de rude moralement, surtout quand un CD est en production et que deux autres devaient sortir début mars. C'est difficile quand tu es depuis deux ans en train de réorganiser ta façon de travailler, d'agrandir l'équipe. Les premiers mois ont été très durs moralement avec de nombreuses inconnues et beaucoup d'angoisse, de stress. Il y avait beaucoup de va et vient à toutes les échelles avec des informations contradictoires. Au début nous nous demandions combien de temps nous allions attendre. Désormais on se demande comment continuer d'exister aujourd'hui, que faire pour tenir et faire face au lendemain ? Notre équipe s'est agrandie juste avant et heureusement, sans elle j'aurais baissé les bras dès les premières semaines. Difficile de rester optimiste quant à une reprise économique saine, rapide et certains choix parfois délicats seront à prendre à l'avenir. Nous avons travaillé d'arrache-pied pour gérer le quotidien et l'ensemble de l'année. Il était pour nous primordial de soutenir, informer au mieux nos artistes et défendre leurs droits. Nous avons œuvré dans ce sens. Nous avons aussi fait l'ensemble des démarches nécessaires, pour solliciter des aides exceptionnelles afin d'absorber le déficit de cette année et faire tenir la structure sur l'année. Nous espérons rebondir un jour. Nous étions déjà avant la crise sur un flux financier extrêmement tendu, par des prises de risques multiples (sûrement trop). Sans ces aides de l'État, des collectivités et celles des fonds de secours, nous serions aujourd'hui dans un embarras financier crucial.
Mais cette crise a aussi permis de sentir la solidarité multiple du secteur culturel. Nous sommes finalement tous dans le même bateau, chacun à des échelons différents mais un élan de solidarité, de compréhension énorme s'est ressenti entre le public, les artistes, les organisateurs, les producteurs, les réseaux qui nous représentent. J'espère que ceci restera d'ailleurs source d'inspiration pour l'avenir.

> As-tu été contraint de reporter de nombreux projets ? Et à l'inverse est-ce que la crise a fait naître de nouveaux projets, de nouvelles envies pour ta structure ?

Nous avons essayé de tenir nos engagements en cours mais en effet certains se sont décalés de quelques mois, ou sont à l'arrêt. Les deux CDs qui devaient sortir en mars sont sortis en juin et finalement nous avons pu organiser des concerts de sortie fin juillet. Aucune autre diffusion n'a malheureusement pu entourer la sortie de l'album, ce qui est dommageable. Nous avons donc amélioré et renforcé le volet numérique prévu au planning, avec deux live streams prévus en cette fin d'année. Financièrement nous ne pouvions pas attendre un an de plus pour sortir ces albums. Un autre CD en production et qui devait sortir lui aussi en fin d'année sera prêt et livré a priori dans les temps envisagés. Par contre, nous n'avons aucune date de sortie à annoncer, car nous aimerions beaucoup profiter d'une reprise de l'activité. Concernant les nouvelles envies, il est bien difficile de se projeter avec ces incertitudes sur l'avenir. Nous avons un réseau d'actions national et européen principalement et depuis quelques années, nous espérons et aspirons à travailler davantage en local, autour de chaque territoire d'ancrage des artistes. Par cette crise, cette envie est accentuée. Nous avons l'envie de nous recentrer plus localement et nous réfléchissons à comment prendre ce sujet un peu plus à bras le corps.

>Tu travailles directement avec des artistes. Quels sont les ressentis des artistes que tu accompagnes ? Comment vivent-ils cette crise ? Sont-ils résignés ou au contraire plus motivés que jamais à faire vivre leur art ?

Chacun d'entre eux vit la crise différemment. Entre ceux qui ne croyaient pas au confinement, ceux qui ont profité pour souffler et se poser, ceux qui n'ont pas l'habitude de rester chez eux plus de 10 jours, ceux qui ne peuvent pas répéter leur instrument à cause du voisinage, ceux qui pratiquaient quotidiennement par peur de perdre ' leur niveau' ou de se remettre en question sur leur choix de vie... Pour bon nombre d'entre nous, nous sommes passés par différentes phases, entre le repos, l'attente, la dépression, le manque, la solitude, le doute, la peur de ne jamais pouvoir rejouer, l'envie d'y croire, celle de se ré-inventer, de se rendre utile, de reprendre le chemin du travail, mais répéter pour qui pour quoi... Aujourd'hui les musiciens sont contents de pouvoir se retrouver et travailler. Beaucoup gardent l'espoir que les concerts, debout notamment, repartiront d'ici l'été prochain. Travailler et créer les motivent. Je pense qu'ils essayent d'enlever de leur tête cette difficulté qui va se présenter. Tout le monde aura une nouvelle actualité, que ce soit un spectacle, un concert ou un cd, à présenter en 2021/2022 et pour autant, il n'y aura pas de la place pour tous.
Je pense que dans l'ensemble, les musiciens sont bien résignés et davantage motivés à reprendre le chemin de la scène ou de faire vivre leur art d'une façon ou d'une autre. Nous avançons aussi sur deux nouvelles productions phonographiques 2021/2022 et accompagnons des artistes en ce moment pour des résidences de trois nouveaux spectacles.

> Face à cette crise sans précédent, quels conseils donnes-tu aux artistes que tu accompagnes ? As-tu été contraint de modifier ta stratégie d'accompagnement ? Si oui quelles adaptations as-tu mis en place ?


Difficile de donner le bon conseil, quand toi même tu te poses des questions, parfois les plus cruciales. Les premiers mois, j'ai pu garder le moral et être à l'écoute et répondre aux questions que chacun des artistes pouvaient avoir. Quand l'été a commencé et encore plus à la rentrée de septembre, il était difficile pour moi de retrouver de la motivation, j'en avais marre de ne pas retrouver le goût des festivals, des concerts... et c'est par leur présence, leurs contacts, leur confiance, que j'arrive à tenir bon et faire face au défi que nous vivons. Le premier confinement a pu soulever de nombreuses questions sur notre façon de vivre de notre art. Je disais, comme je le vivais, que cette opportunité qui s'ouvrait à nous de pouvoir prendre le temps de souffler, de s'isoler, de prendre du recul... pouvait faire du bien, nous faire grandir et relativiser. Mais là aussi tout dépend de l'artiste avec qui tu parles, car quand tu vis seul dans un 20m2 c'est différent de quand tu vis à la campagne avec du terrain et une famille. Depuis juin dernier, j'ai demandé aux artistes de changer leur regard, que s'ils voulaient retrouver la scène 'plus rapidement", ils pouvaient proposer des spectacles assis, bien que je ne vois pas comment vendre davantage de spectacles assis à court terme. Nous avons pu transformer deux, trois dates estivales de concert debout en concert assis. En ce qui concerne l'accompagnement, nous n'avons pas changé de stratégie, mis à part le fait de moins se voir physiquement ; le tel, le mail, la visio ont été des outils privilégiés.

> Pendant toute cette crise, nous entendons beaucoup parler de retour aux valeurs simples, à la solidarité, à l'altruisme... À titre personnel, quel serait ton post-covid idéal ? Que souhaiterais-tu voir perdurer ou (re)naître ?

J'aimerais moins courir et donner du temps au temps. Toujours courir pour des échéances à tenir est parfois quelque chose de lourd à porter. J'aimerais axer mon travail sur des choses plus minimalistes et encore moins à titre de consommateur. J'aimerais que la culture soit mise en avant comme axe fort d'une reprise post-covid. Ceci pour contribuer au lien social. Il est impossible pour moi de voir cette société se refermer sur elle-même et se cacher petit à petit sur du tout numérique, derrière des écrans. Je pense que l'humain n'est pas fait pour s'individualiser à outrance et que pour faire face aux nombreux défis de demain, c'est ensemble que l'avenir pourra se créer. Nous avons besoin d'échanger, de se rencontrer, de faire la fête et tout ceci se passe notamment par de petites formes, au plus près des habitants du territoire rural et urbain. J'espère aussi que, comme lors de cette crise, les acteurs des réseaux artistiques feront de nouveau bloc et inventeront ensemble de nouvelles idées pour décloisonner certaines esthétiques et mélanger des publics, des pratiques.

> En ce qui concerne ta présence au sein du réseau Fraca-Ma, pourrais-tu nous dire depuis quand tu es membre de la Fédération ? Et qu'est-ce qu'elle apporte à ta structure ?


Je suis membre de la Fraca-Ma depuis 2015. J'ai proposé notre candidature car je me retrouvais dans les valeurs que celles-ci défend et à l'époque j'avais un artiste accompagné par le dispositif Propul'Son. Je pense aussi que porter la voix de nos musiques, au sein du réseau est quelque-chose d'important pour faire connaître notre esthétique. La Fraca-Ma nous apporte un rôle de conseil et d'informations sur des actions menées sur le territoire par ses adhérents, sur les politiques culturelles, les appels à projet ou les dispositifs d'accompagnement mis en place. C'est également un autre regard sur les acteurs qui façonnent la région Centre, là où nous essayons aussi de prendre place dans le milieu culturel. La Fraca-Ma a accompagné Le Grand Barbichon Prod sur des projets avec des artistes tel que Grégory Jolivet et nous aide aussi sur les appels à projets de contrat de filière. Elle est aussi pour nous une voix qui porte nos problématiques, notre actualité, nos réussites. C'est très important de pouvoir se retrouver au sein d'un réseau pour partager nos expériences et mener des projets culturels sur le territoire d'une région.

> Pourrait-on envisager la création de nouvelles collaborations entre Le Grand Barbichon Prod et d'autres structures du réseau ? Si oui, aurais-tu quelques idées ? Quelques envies ?

​J'arrive à collaborer régulièrement avec des acteurs de musiques actuelles basés dans d'autres régions pour des résidences, de la médiation et des concerts. Je pense que des choses sont à construire avec des acteurs du réseau. Notamment sur le mélange d'esthétiques musicales et celui du public. Nous occupons un champs musical atypique qui touche un public intergénérationnel et qui est pour moi, dans ces temps parfois obscurs, quelque chose de fort à défendre à l'avenir. Une grande partie de mon activité de diffusion est tournée sur le rapport musique et danse. Depuis une bonne dizaine d'années, cette pratique créative est davantage en vogue, exponentielle notamment auprès des jeunes et des mouvements alternatifs qui ont soif de trouver certaines libertés, des moments conviviaux, moins de consommation, plus d'échanges et de respect envers l'autre, de minimalisme aussi. Je pense que c'est un public auquel il faut être attentif et à son écoute. Encore l'an passé, nous remplissions des salles, les festivals se multipliaient. Sur les réseaux sociaux nous voyons bien que le public attend avec impatience que la vie puisse reprendre son cours. Je pense que c'est une esthétique musicale qui est contente d'être dans sa "niche sociale et économique" mais nous aurons aussi tout à gagner en décloisonnant certains préjugés. En ces temps où nous cherchons à ce que la société s'individualise, s'ouvrir sur ces pratiques et se mélanger à d'autres peut aussi contribuer à re-dynamiser le lien social, l'ouverture d'esprit, le respect des autres. Et puis je me dis que si j'arrivais à organiser de manière régulière des concerts, selon notre actualité du moment, comme une sortie d'album ou une résidence, avec différents acteurs de la région Centre-Val de Loire et comme nous le faisons déjà, avec brio, chez nos amis d'Antre Peaux, je serais ravi. J'ai vraiment l'envie de participer au dynamisme de notre région. J'ai conscience que la relance va prendre du temps mais j'ai juste envie que nous participions, à l'échelle nationale et régionale, à cette relance de notre secteur.

Nouveau spectacle accompagné par Le Grand Barbichon Prod

 

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