Département : Loiret (45)

Catégorie : Autre

Rencontre avec Benjamin Alcaniz, directeur de Polysonik

Rencontre avec Benjamin Alcaniz, directeur de Polysonik

par Laure Clarenc - le 01/09/2020

Dans l'objectif de mettre en lumière ses adhérent·e·s et de favoriser les échanges, la Fraca-Ma lance une série d'interviews. Pour ce sixième épisode, Benjamin, directeur de Polysonik, nous parle de son parcours au sein de la structure et revient sur la crise Covid-19.

> Polysonik est une association qui gère des studios d'enregistrement, basée à Orléans. Peux-tu nous parler de la création de l'association et de la création des studios ?

Avant sa création, le projet Polysonik était dans les tuyaux depuis une petite dizaine d'années sur Orléans et il s'est monté suite à la création de la salle de musiques actuelles, l'Astrolabe. Une demande avait été formulée fin des années 1990 suite à un manque de structures permettant de pratiquer la musique et de la diffuser, alors que le nombre de groupes émergents était croissant. Il existait des solutions de répétition sur le territoire mais qui n'étaient pas en périphérie d'Orléans, avec possiblement beaucoup de contraintes, surtout de voisinages mais également de salubrité des lieux. Les conditions n'étaient pas suffisantes pour pratiquer la musique, notamment les musiques amplifiées telles que le rock. De plus, l'idée du projet est arrivée avec la mise en place des décrets sur les nuisances sonores, ce qui a engendré la prise de mesures plus strictes et rigoureuses en centre ville. Il y a énormément de petits locaux privés qui n'ont pas pu perdurer parce que cela a donné des arguments aux voisins pour faire stopper ces activités bruyantes.
D'un point de vue structurel, le projet Polysonik est né de la réunion de plusieurs associations : l'Antirouille, qui gère l'Astrolabe, l'association DEFI, l'association Ange 13 qui n'existe plus aujourd'hui mais qui, comme DEFI, gérait déjà des locaux de répétition à Orléans, l'association Musique et Équilibre, et la Fraca-Ma. Le projet s'est formalisé sur le 108 rue de Bourgogne parce que 4 des associations participantes y étaient installées : la Fraca-Ma, DEFI, Ange 13 et Musique et Équilibre. Elles avaient découvert les sous-sols désaffectés, anciens grands stockages de cacao. Une proposition d'aménagement a été faite auprès de la mairie, qui a été acceptée. Puis il a fallu construire le projet et la volonté était d'avoir une association structurée autour de la répétition mais aussi de la pratique, de la ressource, de l'accompagnement des groupes avec enregistrement etc. Le but étant d'avoir un vrai pôle. Les travaux ont débuté en 2005 et ont duré 2 ans. L'activité a débuté en octobre 2007.

> Tu es le directeur de l'association. Comment as-tu intégré l'association ? Es-tu musicien ?  

Je suis musicien autodidacte depuis mes 15 ans et je fais partie de groupes de punk-rock depuis cet âge. J'ai appris en jouant avec d'autres personnes et en recopiant mes idoles, donc de manière très empirique. J'ai commencé à organiser des concerts vers l'âge de 21/22 ans avec l'association Power Poulpe Music dont je suis président. Avec cette association nous avons organisé beaucoup de concerts, fait des disques, des tournées dans un contexte très DIY, sans subvention. Nous nous sommes débrouillés pour nous créer un réseau international en organisant des concerts et en se créant des relations avec différents artistes.
Concernant ma formation professionnelle, j'ai suivi des cours dans le commerce avant de réaliser que ce n'était pas mes ambitions et de me rediriger vers un IUP en région parisienne, où j'ai appris le droit et l'administration des structures artistiques et culturelles pendant 3 ans. J'ai vécu entre Paris et Orléans, où je revenais le week-end pour répéter avec mon groupe et pour tourner. Je me suis aussi fait un réseau grâce à mes études car il y avait beaucoup de monde du secteur, que je retrouve encore aujourd'hui comme Anthony Fleury de Fordamage, Mange Ferraille ou Renaud Baillet qui est programmateur au Petit Faucheux. J'ai fait mes stages à la Fraca-Ma puis je suis rentrée à Polysonik en tant que chargé d'information-ressource. Les directeurs se sont succédés et le projet a évolué et le conseil d'administration m'a proposé de devenir administrateur de la structure puis directeur. Cela s'est fait naturellement. J'étais une personne ressource et identifiée et je connaissais le fonctionnement politique, celui des administrations... J'avais une vision globale du métier : organisation de concert, backline, technique, promotion...

> Face à la crise liée à la COVID-19, comment l'association a-t-elle vécu l'arrêt de l'activité ?


Chez Polysonik nous avons fermé avant les annonces officielles parce que nous trouvions que cela n'avait pas de sens d'attendre un confinement inéluctable, alors que le risque était bien présent. Puis, une fois confinés, nous nous sommes questionnés sur ce que nous allions faire. Nous accueillons des groupes qui viennent répéter donc nous n'avions plus réellement d'activité, à part de la gestion administrative et politique. L'équipe de Polysonik regroupe majoritairement des techniciens, donc en terme d'activité il était difficile de continuer, mais nous avons quand même poursuivi notre accompagnement auprès des groupes, notamment ceux du dispositif Propul'Son comme Gargäntua et Upseen, avec qui nous avons des réunions régulières. Nous les aidons à surmonter la crise en leur donnant des informations sur le secteur et en les conseillant sur les suites à donner à leur projet. Toute l'équipe a cherché des façons d'être toujours présent et de garder la flamme. Il y a eu de vraies questions de stratégies qui se sont posées et c'était très intéressant car imprévu. Nous avons également fait un peu de mixage, avec des travaux déjà commencés ou des artistes qui venaient avec des bandes. Nous avons un EP d'un artiste hip hop qui s'est fait de cette façon. Mais cela a quand même été un choc, parce que nous nous sommes retrouvés d'une activité où nous voyions beaucoup de monde à, pour certains, une période où nous ne voyions plus personne. Dans un premier temps nous étions presque contents. Cela faisait une vraie pause car nous étions sur le pont depuis 13 ans et cela nous a permis de mener une réflexion globale. Mais après, nous avons eu une période de doute et le manque d'information a été dure à gérer. Il a fallu réagir au jour le jour avec des informations sur les réouvertures, les protocoles qui arrivaient au compte goutte. Notre situation, avec nos locaux en sous sol avec aération mécanique était, d'un point de vue sanitaire, délicate et elle entraine un protocole plus contraignant que d'autres lieux qui ont des fenêtres, par exemple. Il y a eu un important travail de rédaction du protocole sanitaire, accompagné de plusieurs rendez-vous avec les services de la ville d'Orléans.

> Un studio de répétition accueille beaucoup de public, prête des instruments de musique... Comment s'est passée la réouverture ? Quel protocole avez-vous dû mettre en place ?

Nous avons réduit le flux des publics, nos jauges d'accueil et nous nous sommes assurés que le système d'aération remplissait le cadre réglementaire de renouvellement d'air. Nous avons fait faire des études, ce qui est un des aspects positifs de cette crise, car maintenant nous avons des données qui nous permettent d'évaluer et de prendre des décisions. Nous invitons également les musiciens à moins se promener dans les couloirs, à arriver en même temps et ensemble, à essayer de moins se croiser et à porter leur masque obligatoirement. Nous imposons également le lavage des mains dans tous les locaux et nous désinfectons toutes les surfaces-contact à chaque passage des groupes. Sur notre première phase de réouverture nous avons également réduit notre capacité d'accueil. Cela nous a permis de tester le protocole. À la rentrée nous repartons sur une ouverture plus grande, avec une capacité d'accueil de 8 groupes par soir. Nous avons installé des plexiglass amovibles, notamment devant la batterie. Le protocole sanitaire demande du temps, que nous ne pouvons plus consacrer à de la ressource ou de l'accompagnement.
Je suis également en relation avec l'ITEMM, au Mans, l'Institut Européen des Métiers de la Musique, qui étudie les facteurs de contamination et les protocoles de désinfection pour chaque instruments de musique. Son but est de publier un guide complet. Les équipes étudient la contamination par aérosol et il est possible que Polysonik soit un sujet pour cette étude, qui permettra également de donner des outils d'aide à la décision. L'équipe de Polysonik a été en demande de solution mais ni le ministère ni l'État ne pouvaient me donner ces solutions, que nous avons réussi à trouver dans les échanges que nous pouvions avoir avec notre réseau professionnel. J'ai été en contact avec l'équipe qui gère les locaux de répétition à La Sirène, structure basée à La Rochelle, ainsi qu'avec les équipes qui gèrent les studios Pôle Nord au Chato'do à Blois, l'Usina-Son d'Antre Peaux à Bourges, Le Temps Machine à Tours... Nous nous sommes tenus au courant régulièrement quand nous prenions des décisions et cela nous a permis d'échanger des idées. Mais nous ne pouvions pas généraliser des protocoles car nous sommes dépendants de nos infrastructures et de leurs particularités, certains sont en sous sol, avec des surfaces plus ou moins grandes... Nous avons tous des configurations différentes avec des protocoles qui diffèrent.

> Aujourd'hui, l'avenir est incertain. Comment perçois-tu le futur pour Polysonik ? Penses-tu que tous les groupes seront de retour à la rentrée ? Crois-tu que de nouveaux groupes vont vous solliciter ?

Le retour des groupes reste une incertitude pour nous. Nous voulions faire une étude mais nous nous sommes rendus compte que le moral des artistes évoluait toutes les semaines, au fur et à mesure des annonces et qu'ils n'avaient pas le temps de traiter toutes les données. Par conséquent l'étude n'aurait pas été très parlante donc nous avons laissé tomber. Au delà de cela, nous nous sommes aperçus, avec la réouverture, que des groupes étaient très contents de reprendre, mais nous sentons de la tension aussi chez eux. C'est comme dans la vie de tous les jours : il y a des personnes qui sont plus ou moins stressées par la situation. De manière générale tout le monde comprend qu'il y a un protocole à respecter et les musiciens jouent le jeu.
Cependant, beaucoup de groupes revenus répéter disent qu'ils ont perdu dans leur pratique... Ils semblent touchés moralement. Les groupes ont envie de revenir pratiquer mais il n'y a pas de perspective pour jouer donc tout est bloqué et les artistes ne savent pas trop quoi faire. Cette situation m'inquiète. Ce n'est pas la première fois, sur Orléans, que nous nous rendons compte que moins il y a de diffusion, de possibilité de jouer, moins nous avons de groupes qui viennent répéter. Les artistes se projettent moins. Puis à l'inverse nous avons aussi des groupes qui se projettent dans une perspective de création, qui ont envie de jouer, de faire des albums, des EP, mais qui ont envie de créer des choses et de les sortir. Nous avons aussi ceux qui ont une pratique loisir, ils viennent pour se retrouver entre amis et pratiquer de la musique mais sans ambition de développement. Il y a des typologies de pratique qui sont différentes, alors nous ne faisons pas de plan sur la comète. Nous allons réouvrir un maximum de créneaux sur la rentrée et nous ferons le bilan fin octobre. Je pense que nous aurons les vraies tendances de consommation artistique dans les deux-trois mois qui vont suivre. On s'adaptera au jour le jour et nous nous attendons à tout.

> La crise vous permet-elle de penser à de nouveaux projets, de développer de nouvelles idées ?

Nous allons essayons de développer des actions culturelles, des ateliers, de faire en sorte qu'il y ait des rencontres avec une dizaine de musiciens et non musiciens, de faire des interventions.. Nous avons des choses qui s'imaginent avec l'Astrolabe notamment, pour faire de la valorisation de contenu vidéo par exemple. Mais pour le moment nous avançons à tâtons et notre objectif principal reste la pratique de la musique en physique. Maintenant que notre protocole est mis en place et que nous allons pouvoir juger de son bon fonctionnement il faudra qu'on s'interroge sur ce que nous pouvons mettre en place. Nous n'avons pas vraiment anticipé sur ce sujet car nous ne pouvions pas nous projeter. Nous avions des projets d'actions culturelles avant le confinement, mais nous ne savons pas si nous pouvons retravailler dessus, si nous serons en mesure d'accueillir 30 enfants ou non... Nous ferons le point à la rentrée avec les professeurs mais tant que nous ne savons pas comment les choses vont évoluer nous ne pourrons pas communiquer. Nous souhaitons éviter de faire une communication aléatoire, où nous annonçons des choses pour finalement devoir annuler quelques semaines plus tard car la situation se dégrade, les obligations changent... Tout cela épuise tout le monde y compris nos équipes. Si nous devons communiquer nous préférons être sûrs de nous.

> As-tu pu avoir des retours de musiciens qui avaient l'habitude de venir répéter à Polysonik ? Comment vivent-ils la situation ? Trouves-tu qu'ils soient plutôt angoissés ou assez sereins ?

C'est très partagé. Il y a des angoissés et des sereins, mais nous voyons peu les angoissés car ils restent chez eux. Le climat imposé par les médias, assez anxiogène, n'aide pas les gens à se détendre. Il faudrait arrêter les annonces quotidiennes et leurs contradictions. Tout cela provoque des difficultés dans le secteur. Chez Polysonik nous sommes moins concernés par les réglementations concernant les espaces de diffusion mais nous en sommes dépendants. S'il y a moins de concerts, il y a moins de création, moins d'envie de créer donc moins envie ou besoin de jouer. Puis les sentiments varient dans chaque groupe. J'espère juste que les profils vont s'équilibrer et qu'avec un protocole efficace et visible, porté par une équipe qui a envie de bien faire, les musiciens seront rassurés. Personnellement j'essaye de positiver même si je sais que cela va être dur et que nous ne pourrons pas faire tout ce que nous voulons faire.

> À titre personnel, comment as-tu vécu la crise ? Que souhaiterais-tu pour le futur ? Quel serait ton post-COVID idéal (tout sujet confondu) ?

Au début, il y a eu un sentiment de soulagement, tout s'est arrêté, je me suis retrouvé chez moi avec ma famille. Il y a eu un moment de break imposé qui a fait du bien, mais après il a fallu faire l'école à la maison, tout en continuant à travailler chez moi... Mes journées commençaient à 7h du matin pour se terminer parfois à 3h du matin. Il y a eu des périodes de plénitude et d'autres d'incertitude qui ont créé un peu d'anxiété. Chez Polysonik nous n'avions également jamais travaillé à distance. Au début ça fonctionnait mais petit à petit la communication n'était plus la même. J'ai réalisé que les habitudes de communication directe facilitent grandement le travail. Ces difficultés de communication ont provoqué quelques tensions au sein de l'équipe, couplées aux attentes de chacun biaisées par les contraintes que nous avions. Mais nous avons trouvé des solutions. Pour le futur, j'aimerais qu'il y ait des projets moins focalisés sur un secteur géographique. Des confinements localisés vont peut-être avoir lieu et Polysonik est une structure qui génère beaucoup d'activité de répétition, et avec cette crise nous nous sommes rendus compte que si nous fermons, des groupes qui répètent dans nos locaux n'ont aucune solution pour répéter ailleurs. L'utopie pour moi ce serait qu'il y ait plus de lieux de pratiques disséminés sur les territoires, y compris en zone rurale. Le but serait de trouver des solutions de répétition en lien avec des structures qui existent déjà et avoir des moyens de pratiquer les musiques actuelles assez facilement. Cela pourrait être en lien avec des lieux qui seraient mis à disposition par des mairies et qui seraient portés par des écoles de musique associatives pour faire du lien, échanger des informations, faire du repérage... C'est un projet sur lequel je travaillais déjà, dans sa conception, avant le confinement. Il a été prouvé que la pratique musicale était un vecteur de bien être, de stimulation neurologique... Ce n'est pas anodin. C'est une pratique qui procure du plaisir et si nous souhaitons apporter un peu plus de cohésion et rendre les gens un peu plus constructifs et inventifs dans leur vie quotidienne ce serait une bonne idée à mettre en place. Il faudrait désengorger les grands pôles urbains. Maintenant que la crise a donné envie aux gens de s'éloigner des grandes villes, la création de petites infrastructures intermédiaires permettraient aux habitants d'avoir un cadre de vie qui leur permettrait d'avoir une pratique artistique et culturelle. Il y a quelques actions qui sont déjà mises en place par la région à l'image du PACT. Mon utopie serait vraiment de faciliter la pratique culturelle et de qualité sur des territoires auxquels nous ne pensons pas. La perfection serait également d'avoir plus de lieux de diffusion, en dehors des SMAC et des saisons culturelles, qui ressembleraient plutôt à des scènes locales. Chez Polysonik, nous avons 130 groupes qui viennent répéter et beaucoup ne jouent pas, hors crise sanitaire, ou uniquement à la Fête de la Musique parce qu'il n'existe pas d'autres débouchés. Il n'y a pas assez de lieux, de petits bars en centre ville autorisés à faire jouer des groupes parce qu'il y a cette contrainte concernant la gestion sonore. Il y en a quelques-uns, même en périphérie, mais pas assez... Chez Polysonik nous l'avons remarqué : quand il y avait 3/4 bars qui organisaient des concerts, nous avions plus de répétitions. Quand les groupes ont un concert à préparer, ils sont davantage motivés et ils ont plus envie de créer ou de travailler leur set. Les salles de musiques actuelles, même si cela fait partie de leurs missions, ne peuvent pas faire jouer tous les groupes locaux. Les initiatives privées sont très contraintes. C'est compliqué. Le monde idéal, pour moi, serait de prendre exemple sur la Nouvelle-Orléans où la musique est partout.

 

La playlist de Benjamin

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